samedi 26 février 2011

Intervieuw de Moussa Ag Keyna, Chanteur et guitariste de Toumast

INTRODUCTION

Les Touaregs, peuple pasteur et habitants du Sahara depuis des millénaires, occupent une vaste région qui étend ses limites à la fois sur le Sahara et sur le Sahel. Ils se répartissent entre les pays dont les frontières ont été dessinées, en 1960, par la décolonisation : Ouest du Mali, Niger, Sud de l’Algérie, Libye et Burkina Faso. Depuis 1973 les sécheresses successives, le bouleversement climatique ont un effet dévastateur sur le mode de vie; la mort des troupeaux, la faim, la misère ont engendré une migration, une sédentarisation forcée et des mouvements de révolte.
Être Touareg, c’est avant tout se reconnaître dans un ensemble de traditions, un langage et une écriture communs et dans un sentiment identitaire qui dépasse les frontières et qui résiste à l’assimilation.
La musique, les chants, la poésie et les contes occupent une place fondamentale dans la vie touarègue et demeurent également  les meilleurs garants de son identité.
En 2007 le peuple Touareg se trouve devant un défi: comment affronter un monde en mutation et s’adapter sans perdre son âme ?

Moussa Ag Keyna, chanteur et guitariste de Toumast, est de ceux qui ont troqué le fusil contre la guitare. Il nous raconte, avec son groupe, la joie de vivre et la difficulté de survivre de plus de 2 millions d'habitants de l'Afrique saharienne trop souvent déconsidérés. La voix est douce, la musique entraînante et comme dans d'autres chants de lutte et d'exil (impossible de ne pas penser au blues) la tradition et la modernité sont intimement liées. Elles se renforcent et se soutiennent pour porter un message. À l'instar de ses aînés Tinariwen ou Abdallah Oumbadougou (Désert Rebel) Toumast  témoigne du combat de minorités, de cultures menacées dans leur intégrité. Le message passe tant dans la forme musicale que dans les paroles et  témoigne d'un des cheminements du monde avec une énergie vitale très présente.

Moussa Ag Keyna : Je viens d’une famille de nomades de la région de l’Azawad (Mali) ou de l’Asawagh (Niger) entre le Mali (où vivent mes grands-parents) et le Niger (où vivent mes parents). Une vallée peut prendre deux noms similaires, suivant le côté de la frontière où l'on se trouve. Mais pour nous les Touaregs, cela ne signifie rien et nous voyageons souvent entre les deux Etats. Je suis parti à l’armée en Libye en 1987. À cette époque, les mouvements de révolte  des Touaregs au Niger et au Mali ont été vivement réprimés. Ceux qui refusaient le mode d'intégration qu'on leur imposait devaient fuir et se réfugier au Burkina Faso, en Algérie ou en Mauritanie. En 1996 des accords de paix ont été signés avec les gouvernements du Mali et du Niger. Mais ceux qui ont signé la paix n’ont pas tenu leurs promesses. Mes textes ont été écrits pour dénoncer cette situation, pour aider mes frères. Je n’écrivais pas avant.

Comment avez-vous découvert la musique blues ?
Lors de la rébellion touarègue, en 1994, j’ai été blessé et suis venu en France pour y être soigné. C’est en France que j’ai découvert la guitare. J’y ai été inspiré par mes « grands frères » du groupe Tinariwen. Ils ont été les premiers à chanter des textes en s’accompagnant à la guitare. C’est une musique née en Libye vers 1986. Musique de révolte, tout comme la musique du Front Polisario  au Sahara occidental. Toumast arrive après cette première vague.

Certains artistes, tels Ali Farka Touré, affirment trouver des similitudes entre le blues et certaines traditions musicales sahariennes. Partagez-vous son impression ?
Lorsque j'ai entendu du blues pour la première fois sur cassette, je me suis dit : « ces musiciens jouent notre musique ». J'ai découvert cette musique sur le tard car « dans le désert, le monde finit à partir du désert ». (rires)

Peut-on relier votre musique avec la tradition des chants qui accompagnent l’imzad  ?
Oui, la musique des Ishumars  est liée à nos traditions musicales comme l'imzat ou les chants de courage des tindé .

Pourquoi user de nouveaux moyens musicaux (le blues et la guitare électrique) alors que la tradition musicale touarègue existante vous permet de vous exprimer et de véhiculer vos idées ?
Si nous employons des instruments modernes, c'est pour une part lié au fait que notre culture ne dispose pas de nombreux instruments: l’imzad, le tazammart (flûte des bergers), quelques percussions… Et la guitare nous permet de mieux communiquer notre message. Et puis, chez nous, ce sont uniquement les femmes qui jouent. Les hommes dansent et chantent mais ne pratiquent pas d'instruments. D’ailleurs, il m’était impossible de faire un groupe sans la présence d’une femme. Au sein de Toumast, c’est Aminatou Goumar qui joue toutes les parties rythmiques. C'est très important car les autres percussionnistes, aussi virtuoses soient-il, ne se couleront jamais totalement dans les rythmes touaregs. Elle a donc dû adapter nos rythmes aux capacités des percussionnistes étrangers. Car les musiciens qui nous accompagnent sont d’origines diverses : l’un d’eux est kabyle, il y a aussi des musiciens français, juifs (si on prend en considération la religion); tout cela enrichit ma musique. Au moment d'enregistrer le disque, j'ai rencontré le compositeur et arrangeur Dan Levy qui m’a aidé dans la réalisation de mon disque. Je lui ai dit que je ne souhaitais pas jouer de la musique touarègue authentique mais écrire avant tout des chansons qui touchent, émeuvent.

Toutefois, les thèmes que vous chantez concernent pour l’essentiel les combats que vous avez menés durant vos années de résistance armée…
À mes yeux, la musique fait partie de ce qui tient au plus profond une culture donnée. J'espère que la diffusion de ma musique va contribuer à attirer l'attention du grand public sur notre culture et l'aider à dépasser l'image galvaudée du nomade enturbanné, posé fièrement sur son chameau. Elle veut s'adresser autant aux Touaregs que parler aux Etats qui ne remplissent jamais leurs promesses. La tentation est forte chez certains d'entre nous de reprendre les fusils pour se faire entendre. Nous ne revendiquons qu’une seule chose : que l'on applique les accords qui ont été signés et qui nous donnent les moyens d’accéder aux richesses du pays, que l’on nous aide à édifier des puits. Lorsque le voyageur se rend à Arlit (ville minière où l’on extrait l’uranium), il y verra des piscines et des maisons cossues. À peine fait-il 15 kilomètres, qu'il croisera des nomades qui ne lui demanderont qu'une seule chose : de l'eau. Il faut que cela change. Il y a bien quelques élus touaregs mais ceux-ci s’embourgeoisent et oublient bien vite le désert. Les meilleurs dirigeants d'entre nous sont morts durant la guerre et ceux qui restent sont des combattants. Certains parmi nous ont entamé des études et possèdent aujourd’hui des diplômes. Mais ce statut nouvellement acquis les incite plus à se battre pour obtenir un bon salaire ou une bonne situation professionnelle qu’à véritablement s’engager au nom de la cause touarègue.

Après vos années d’exil en France , êtes-vous retourné au Niger ? Quel regard portez-vous sur les conditions de vie actuelles des populations touarègues ?
Je suis retourné au Niger en 2001 et, depuis, j’y retourne parfois. Certaines choses ont changé mais, globalement, les problèmes restent les mêmes. Et pourtant, la population est lasse des conflits. Nous demandons des puits, des dispensaires. Des écoles aussi. Mais pas d'école sans puits, ce qui arrive pourtant trop souvent. Pour le nomade, le bonheur, c'est la pluie. Certaines ONG viennent parfois nous aider. Malheureusement, leurs propositions ne sont pas toujours adaptées. Certaines d’entre elles nous ont dit : « pour avoir des ailes, il faut faire des jardins ». Elles ont incité les Touaregs à faire pousser des salades autour des puits. Mais, après quelques jours, la majeure partie des plantations ont été abandonnées car la plupart des Touaregs ne sont pas cultivateurs et, traditionnellement, nous ne mangeons pas de légumes. Les salades qui ont poussé ont été mangées par les chèvres. (rires) Les ONG doivent d’abord connaître la terre et ce qu'on y fait avant de proposer des projets de développement.

« Préfère à toutes voix, préfère avec moi, la voix de l’imzad, le violon qui sait chanter. Et ne sois pas étonné qu’il n’ait qu’une corde : as-tu plus d’un cœur pour aimer ? Mon imzad à moi est à lui tout seul tout l’espace qui vous appelle. »
Dassine Oult Yemma

0 commentaires:

Enregistrer un commentaire