jeudi 3 mars 2011

Autour des femmes nomades du Sahara, par Pierre Bonte

L'un des traits qui caractérisent l'adaptation des nomades à la rude vie dans les déserts est la mobilité. Au Sahara où j'ai mené mes recherches d'ethnologue, ils se déplacent de pâturage en pâturage, de point d'eau en point d'eau pour satisfaire les besoins de leurs animaux, chameaux, vaches, moutons ou chèvres qui ne pourraient survivre dans ce milieu difficile sans l'intervention de l'homme. La tente, cet abri mobile qu'ils transportent lors de leursdéplacements est l'emblème de leur mode de vie, artefact complexe malgré la simplicité apparente de sa construction.La tente, comme le constatent les adeptes contemporains du camping, est composée de deux ensembles : l'armature et le vélum, la toile dirions-nous. L'armature des tentes sahariennes est composée de bois plus ou moins légers, plus ou moins ornementés, selon les types différenciés de vélum. Le lourd vélum de cuirs assemblés des Touaregs occidentaux, reposant sur de larges piquets ouvragés, s'oppose à la couverture végétale faite de nattes ligaturées sur un fin lacis de bois de la tente des Touaregs orientaux.


La "tente noire" des nomades de Mauritanie faite d'étroites bandes tissées de poils de chameaux et de chèvres et cousues pour être dressées sur deux longs piquets de bois disposés en V est une solution intermédiaire. Le volume, le poids, influent sur l'ampleur et la rapidité les déplacements, sélectionnent les animaux de bât utilisés : ânes, boeufs porteurs, chameaux...La tente du grand nomade sera plus légère et plus petite. Les tentes des notables peuvent mesurer une dizaine de mètres et sont pourvues d'un mobilier riche et diversifié qui requiert de nombreux animaux de transport, limitant la mobilité.Quelle que soit la diversité des techniques, des formes et des tailles, les tentes sahariennes s'inscrivent dans un univers social et symbolique qui présente des traits comparables, étroitement associé aux femmes et aux valeurs du monde féminin.La tente est l'unité sociale première. Constituée lors du mariage, très généralement monogame, elle est apportée en dot par la femme qui restera responsable de sa confection et de son entretien : cuirs, nattes ou tissus sont d'ailleurs fabriqués par elle, qui en est seule propriétaire. Dans le dialecte arabe mauritanien, tente et famille sont significativement désignées du même terme, khayma, qui rappelle la place centrale des femmes dans ce monde saharien au-delà des distinctions de langue et de culture, place qui les distingue, malgré leur commune appartenance à l'islam, de leurs soeurs maghrébines ou soudanaises.La tente ne peut remplir ses fonctions qu'organisée autour d'une figure féminine.
Chez les Maures, en cas d'absence de l'épouse, qui visitait régulièrement ses parents, la tente était abattue ou restait inoccupée, le mari se réfugiait dans une tente voisine ou sous un arbre. Il eût été honteux, ridicule et à vrai dire impensable qu'il occupe l'espace féminin hors de cette présence tutélaire. Une place lui est certes réservée, la partie droite de la façade qu'un mur invisible sépare de la partie gauche occupée par la femme et ses enfants en bas âge. Là sont serrés les provisions et objets précieux, rappelant le rôle de redistribution de la maîtresse des lieux. Les membres masculins de la famille et les visiteurs s'installent dans la partie droite, selon un ordre implicite mais toujours respecté tenant compte de l'âge et du statut.Les aléas de la vie nomade dans le désert saharien aboutissent à ce que souvent les femmes occupent seules les lieux, les hommes étant requis durant de longues périodes par les tâches pastorales, l'abreuvoir, la recherche des animaux égarés, ou par les caravanes d'approvisionnement.La tente n'en est pas pour autant fermée aux étrangers qui y reçoivent l'hospitalité, source d'honneur pour qui reçoit. "La femme est la ceinture du serwal (pantalon) de l'homme", énonce le proverbe pour souligner qu'elle est garante de la réputation du chef de famille. A cet égard, la réserve le dispute à la séduction, l'expression codée du corps et de la parole, savante ou poétique, apparaissant comme la manifestation d'une esthétique féminine qui avait frappé les voyageurs musulmans ou européens et que l'on retrouve de nos jours dans la vie sociale de la capitale, Nouakchott.Au-delà de ces fonctionnalités qui rendent compte du rôle indispensable des femmes nomades, le monde de la tente met en scène des valeurs féminines essentielles. Elle est l'image microcosmique de l'univers chez les Touaregs matrilinéaires, dont l'ordre social s'organise à partir d'ancêtres féminines et de la transmission non au fils mais au fils de la soeur ; l'image évocatrice du corps féminin dans les représentations des Maures patrilinéaires.Dans l'un et l'autre cas, la tente s'inscrit dans les directions cardinales qui ordonnent l'espace. Si les termes employés sont fixes, ils désignent cependant, en fonction de la localisation de la tente sur le vaste territoire parcouru, des directions différentes.
Point de référence stable, la tente définit ainsi les orientations des parcours "rayonnants" des nomades dans l'espace où ils s'inscrivent. Fragile ancrage humain dans un espace désertique difficile et dangereux, la tente s'oppose au monde qui l'environne, lourd de dangers matériels mais aussi et surtout surnaturels : aux portes de la tente commence le monde des esprits, des djinns, "ceux du vide" en dialecte arabe saharien, les kel essuf des Touaregs. Ce monde est aussi celui des hommes condamnés à l'affronter au risque de folie ou de mort, dont le seul refuge stable est la tente de la mère puis de l'épouse. Lieu d'asile à l'instar de nos cathédrales : qui saisit le piquet de la tente bénéficie de la protection de celui qui l'habite, quels que soient les torts qu'il ait pu commettre. Incorporé au monde féminin, il relève des valeurs sacrées (harîm) que partage l'espace inaliénable (maharîm) de la tente et de son environnement immédiat.Le monde de la tente et celui du vide, de l'essuf, ne sont pas cependant imperméables. Les attaques du surnaturel sont toujours possibles, redoutées en particulier par l'arrière de la tente, espace intermédiaire où sont rejetés les déchets et qui n'est pas parcouru aussi intensément.
De là peuvent surgir les djinns qui sont particulièrement dangereux pour la femme, et pour son enfant, durant la période liminaire de quarante jours, qui suit la naissance. Bardée d'amulettes, munie d'un miroir et d'un couteau qui éloignent les esprits, l'accouchée quitte alors l'espace féminin de la tente pour s'installer dans la partie masculine afin de tromper les êtres malfaisants qui la menacent.Immobile dans l'espace immuable de cette tente déplacée de lieux en lieux, immobilité hiératisée du fait de l'engraissement qui lui est imposé au seuil de l'adolescence, avant qu'elle n'entre dans sa propre tente, la femme saharienne nomade incarne ainsi la permanence culturelle, un principe d'ordre social et de protection que les Berbères touaregs ont inscrit dans leur système social matrilinéaire. L'islamisation de ces populations sahariennes et l'arabisation d'une partie d'entre elles n'ont pas effacé ces valeurs millénaires qui font leur mystère et leur singularité.


Pierre Bonte, anthropologue, est directeur de recherche au CNRS, Laboratoire d'anthropologie sociale, Paris.

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